Chapitre 12 : Une courte pause :
C’est ainsi que je me retrouvai sur la route qui menait à la zone numéro 2 avec la jeune femme. A mi-chemin nous montâmes dans une carriole. Mika avait voulu faire une partie du chemin à pied, sous ce ciel bleu et ce vent frais qui apaisait l’esprit, mais mes jambes refusaient à présent d’avancer. Je ne les sentais même plus. Dans la carriole, nous discutâmes peu. Disons pas du tout. Mais le trajet fut rapide. Arrivé à l’entrée de la zone 2, Mika sauta hors de la carriole en regardant partout. Intrigué par son attitude, je sortais à mon tour du véhicule en remerciant le conducteur. Mika, qui sentais mon regard sur elle, se calma un peu et me glissa :
_ C’est la première fois que je viens dans un si beau quartier. C’est magnifique !
Je fronçai les sourcils et la jeune femme sourit en ajoutant :
_ Je suis née dans la zone numéro 74.
Cette fois-ci, mes sourcils se levèrent. La zone numéro 74… Elle n’était pas très riche, et ne ressemblait sûrement pas à mon petit quartier bien propre. Nous marchèrent un petit moment, avant que l’information n’arrive à mon cerveau : Je suis née avait elle dit. Née ?! Non, elle y était arrivée, pas née. On naît humain, et l’on devient esprit. On ne Naît pas, esprit…
Cette pensée me travailla un certain moment, alors que mes pas me dirigeaient automatiquement à travers les rues que je n’avais pas vues depuis si longtemps. Je n’osais poser de questions à Mika. Comme toujours, je ruminai dans mon coin. Et comme toujours, je ne comprenais pas. Les yeux rivés sur mes pieds, l’esprit à mi-chemin entre les nuages et une autre dimension, je n’entendis même pas ce que me dit mon amie :
_ Tu ferais mieux de ralentir…
J’avançais sans me préoccuper de ces paroles qui ne parvenaient pas à mes oreilles. Je ne continua pas bien longtemps. BONG ! Le choc me fit reculer d’un pas. Instinctivement, ma main se porta à mon front meurtri, alors que je découvrais devant moi le grand portail métallique de la maison, qui tremblait, encore sous le choc. Mika ne put s’empêcher de se tordre de rire devant mon air si surpris. Ma deuxième main monta à mon front. Je sentais la douleur dans mon crâne. Marie sortit de derrière la maison, Kawa ronronnant à ses pieds. Elle avança à grands pas en râlant :
_ Ah ben ça, tu sais que tu n’as pas besoin de sonner, quand tu veux entrer chez toi, il te suffirait juste d’essayer d’ouvrir le portail avec les mains, plutôt que d’essayer de le défoncer !
Elle m’avait sûrement vu de là où elle était… Mon odeur, transportée par le vent, arriva bientôt jusqu’aux narines du matou, qui dressa les oreilles, avant de foncer sur moi. Ôtant mes deux mains de mon front, je reculais maladroitement en m’exclamant :
_ Ah non ! Attends un peu que je me remette ! Laisse-moi tranquille ! Sale bête !
Mais les chats ne semblaient toujours pas comprendre la langue des hommes, et celui-ci se fichait particulièrement des gémissements suppliants que j’articulais. Il passa sous le portail sans ralentir sa course et se jeta sur moi toutes griffes dehors. Pour un bon accueil, j’étais servi… Je trébuchai sur je-ne-sais-quoi, et je poussais un dernier cri avant de m’affaler au sol. Je m’attendais à voir sauter sur moi un fauve enragé, mais il ne venait pas. En me redressant, je vis la bête dans les mains de Mika. Il semblait beaucoup plus doux qu’envers ma personne… Je soufflai en me redressant. Les chats ne comprenaient pas le langage des hommes, mais avaient apparemment un atome crochu avec les femmes. En pensant à Kamui, je me dis qu’ils ne comprenaient peut être tout simplement pas les abrutis…
C’est ainsi que nous nous retrouvâmes tous les quatre dans l’un des grandes pièces de la maison. Mika regardait autour d’elle, émerveillée. Dans ses yeux brillaient un éclat doré qui illuminait son visage. Kawa était couché en boule à coté d’elle et me jetais quelques fois des regards mauvais. Marie s’était éclipsée un petit moment, et revint avec un plateau. Elle déposa une tasse devant moi, et une autre devant Mika. Elle prit la troisième entre ses doigts, délicatement, et regarda son invitée, amusée. Son visage bronzé s’était encore affiné depuis la dernière fois que je l’avais vue. Ses yeux verts pleins de tendresse me donnait l’impression de la redécouvrir, ou plutôt de la voir pour la première fois. Sa fine bouche rosée décrivait une courbe rassurante. Ses longs doigts effleuraient à peine la surface lisse de la tasse, et ses longs cheveux brillaient, ornés de fluides anglaises. Son grand kimono blanc parsemé de fleurs roses de cerisier épousait élégamment les courbes de son corps mince. Elle se pencha un peu en avant, en observant toujours Mika, et glissa :
Son interlocutrice se tourna vers elle et répondit, avec le sourire :
_ Oui, c’est une très jolie maison.
_ Alors, tu ne nous présentes pas ? Je venais de remarquer qu’elle s’était tournée vers moi, et je bredouillais quelque chose d’incompréhensible, avant que ma collègue prenne le relais :
_ Mika. Je m’appelle Carron Mika. Nouvelle recrue de la 13e division, tout comme Danniel !
_ Appelez-moi simplement Marie. Je suis enchantée de vous rencontrer.
Je m’immisçais de la façon la plus gauche dans la conversation :
_ Ca fait bizarre de te voir toute seule dans cette grande maison.
Aussitôt dites, je regrettais déjà ces paroles. Marie me regarda d’un air surpris, puis me sourit :
_ C’est vrai que tu étais tellement pris par tes occupations que tu ne sais pas. Je pensais que Kamui-sama te dirait.
Je la regardais sans comprendre. Puis, d’un seul coup, la porte s’ouvrit à la volée et une jeune fille qui devait avoir dans les 13 ans entra et s’exclama :
_ Ah ! Marie! C’est qui ces gens ?!
Marie regarda la nouvelle arrivante et lui dit :
_ C’est Danniel, dont je t’ai déjà parlé, et une des ses collègues.
Je sentis son regard sur moi.
_ Haaaa… Grommela-t-elle. J’sais pas pourquoi j’le voyais plus grand. Et puis plus large. Et puis j’aime pas sa tête !
_ Je suis désolée, elle est arrivée il n’y a pas longtemps… Et puis… Elle a la mauvaise manie de dire absolument tout ce qui lui passe par la tête ! Elle s’appelle Lise. Son nom de famille, je ne le connais pas.
_ Li… Lise… Lise… bredouillais-je. Mika ne put s’empêcher de rire plus fortement encore. Elle réussit à se calmer quelque peu, et, buvant d’une traite le thé chaud dans la tasse, se leva et salua Marie.
_ Je vais vous laisser discuter un peu, moi, je vais courir un peu après cette Lise. Elle me plaît bien.
Marie lui rendit son salut en acquiescant de la tête. Elle me fit un signe de main avant de sortir. Kawa se faufila derrière elle.
Je me laissais tomber en arrière en grognant :
_Pffouah ! Kamui-sama aurait pu me le dire quand même !
Marie se rapprocha un peu.
_ Tient, au fait, il m’a dit que vous aviez déjà eu une mission. Ca s’est bien passé ?
Mes yeux vagabondaient sur le plafond, éclairé par la lumière du soleil. La salle était munie d’une grande fenêtre haute, qui permettait à la lumière de rentrer, mais d’éviter les regards extérieurs. Je lui répondis au bout d’un instant :
_ Mouais. J’ai encore des progrès à faire.
Je l’entendis se lever. Un autre bruit. Le son d’un tiroir que l’on ouvre. La pièce ne possédait qu’un seul petit meuble.
_ Allons, tu as l’air moins enthousiaste que quand nous en parlions !
Je fis la moue.
_ Non, c’est pas ça… Mais ça fait jamais plaisir de se faire mal.
Le frottement de son corps dans le tissu blanc tout proche de mes oreilles… Mes lunettes se retirèrent de mon nez. Je voyais le visage flou de la jeune femme au dessus de moi. Elle fit tourner mes lunettes entre ses doigts, avant de les poser à coté. Une forme blanche s’approcha de mon front. Une sensation froide. Si froide. Marie déposa sa main sur le tissu humide.
_ Alors regarde devant toi. Ca devrait déjà aller mieux…
La douleur disparaissait petit à petit.
_ Demain. On y retourne. Toute la treizième division. Le capitaine a appelé ça un grand nettoyage ou quelque chose comme ça.
_ Et alors ? Tu ne t’es pas entraîné aujourd’hui ?
_ Ca fait longtemps qu’on ne s’était pas revus.
Après chaque phrase prononcée, un temps d’arrêt. Un temps pour profiter d’un silence partagé. Des mots invisibles. Des mots inaudibles. Juste être là, proches.
_ Oui. Tu t’es sûrement entraîné bien avant.
_ Il faudra que je te présente les autres bleus aussi. Je m’entends bien avec eux.
_ Quand tu reviendras de mission… ?
J’acquiesçais de la tête.
_ Quand je reviendrais de mission.
_ Alors oui, je serais heureuse de les connaître. Mika-san a l’air très gentille. Il y a tant de vie dans ses gestes.
_ Oui, ils sont tous un peu comme ça; à courir à droite à gauche.
_ C’est bien. Ils te motivent.
Je souris brièvement.
_ Les réveils ne sont pas moins mouvementés qu’ici.
Elle rit à son tour.
_ Je pourrais rentrer plus souvent, maintenant.
_ Tu as acquis les bases.
_ Je pourrais m’entraîner ici.
_ Sous l’œil attentif de Kawa !
Ce nom me décrocha un gémissement.
_ Lui, il n’est pas pressé de me voir rentrer…
_ Il s’ennuie quand il ne te taquine pas.
Mes lunettes revinrent à leur place. Le tissu humide se retira de mon front. Marie s’éloigna. Cette fois-ci, mes yeux se décollèrent du plafond et je me relevais. Avant de sortir de la salle, je m’étirai en annonçant :
_ Je vais me changer.
Dans le quartier de la division, porter l’habit de shinigami me paraissais tout simplement logique. Mais ici… c’était autre chose. Et je n’aimais pas être au centre des regards. Je parcourais paisiblement les couloirs, en posant mes yeux sur chaque parcelle de mur. Rien n’avait changé. J’en éprouvais un certain réconfort. Je vivais avec la 13e division, je dormais avec la 13e division, je me battais pour la 13e division, je risquais ma vie pour la 13e division, je partais en mission pour la 13e division. Mais… Finalement, je rentrais Ici. C’est le premier endroit que je considérais vraiment comme ma maison. Mes pas me menèrent instinctivement à ma chambre. En posant mon Zanpakuto et mes habits de shinigamis, je me sentis revenir pour de bon. J’enfilais un large kimono que j’avais l’habitude de porter. Je mis une longue veste brune par dessus.
En m’habillant, je pensais à cette nouvelle jeune fille… Des cheveux mi-longs teintés de reflets bleus. Cette couleur de cheveux m’avait surpris. Elle était également drôlement habillée : ses manches avaient été coupées, et son espèce de short semblait taillé dans un hakama. Ses habits qui accentuait son coté garçon contrastait avec son jeune visage qui gardait encore des joues pommelées de petite fille. Ses yeux étaient stricts et féminins à la fois. Son regard direct et sans retour. Elle avait tout de la jeune fille qui ne supporte pas qu’on la traite comme une enfant. Enfin, de toute façon, je ne savais pas y faire avec les enfants… Avec les adultes non plus, pensais-je.
Je sortis de ma chambre, fin prêt. Le reste de la journée se passa tranquillement. Je reprenais mon rythme posé que j’avais il n’y a pas si longtemps. Et puis, finalement, la nuit s’installa. Nous partîmes chacun dans une chambre. Marie avait préparé une pièce pour Mika. Je me glissais sous les couvertures. Le sommeil alourdit mes paupières. Soudain, une chose bougea sous la couverture, à mes pieds, me tirant de ma paisible somnolence. En jetant la couverture sur le coté, je découvrais deux grands yeux jaunes qui me fixaient. Je ne fus pas très rassuré de savoir qu’il s’agissait de Kawa… Attrapant du mieux que je le pouvais le fauve par la peau du cou, j’ouvrais la fenêtre de ma chambre pour le déposer sur le rebord. Il s’enfuit furtivement dans les ténèbres de la nuit.
J’étais sur le point de refermer la fenêtre quand j’entendis un bruit. Puis un second. Répété encore et encore. Un sifflement. Comme si l’on fendait l’air. Intrigué, je me glissait dehors à mon tour, sans oublier, pour une fois, de prendre avec moi mon Zanpakuto. Le bruit continuait. Je tournai à un angle de mur, et j’atterris dans le dos de quelqu’un. Un habit noir de shinigami. Un zanpakuto fendait l’air. Puis il s’arrêta.
_ Tu ne dors pas ?
Sans même qu’elle se retourne, j’avais reconnu le timbre de voix de Mika. Elle se retourna sans un bruit et me fit face, pointant son zanpakuto d’un air décidé dans ma direction.
_ Tu veux bien t’entraîner avec moi ? Continua-t-elle.
Je sortais mon zanpakuto de son fourreau, et abaissait lentement ma lame au niveau de celle de Mika. Ce fut, contrairement à ce dont Suzumu m’avait habitué, un véritable échange, et non un Combat. Les coups étaient relativement lents. Mika semblait vouloir travailler sa précision, sa souplesse. Moi, je tentais de m’entraîner dans le même objectif. Puis, soudain, elle se recula en baissant son zanpakuto. Je rangeais à mon tour le mien. Elle me regarda un instant avant de finalement s’allonger sur l’herbe. Je ne réagis que quelques minutes plus tard, et je m’assis. Elle respirait rapidement.
_ Pff… Je suis toujours aussi mauvaise…
Je la regardais un instant sans rien dire avant de me décider à ouvrir la bouche :
_ Je ne suis pas meilleur…
Elle sourit.
_ Tu progresses. Moi, je n’arrive toujours pas à manier cette longue lame.
Elle leva son zanpakuto vers la lune. Un reflet bleuté l’effleura, et ses yeux brillèrent sous cette nouvelle source de lumière. Une brise fraîche s’éleva et fit frémir les herbes autour d’eux. Je distinguai à présent l’expression de son visage. Je ne dis rien. J’avais trop peur de faire une bourde. Finalement, je me laissais tomber en arrière pour me coucher à mon tour. Ainsi, je ne voyais pas l’air grave qu’avaient pris les traits de Mika. Elle ouvrit la bouche plusieurs fois sans prononcer un mot, hésitante, puis finalement elle me dit, les yeux fixés sur son zanpakuto :
_ Demain soir, on est repartis ?
_ Oui, répondis-je simplement.
_ Pourquoi est-tu devenu un shinigami, Danniel ?
*Pour montrer à Marie que je n’étais pas une larve fainéante, ignorante et inutile* Pensais-je immédiatement, ce qui me valut quelques gouttes de sueurs sur la tempe. *C’est à mourir de rire… Je suis vraiment un abruti…*
_ Au fond, nous faisons tous ça pour la même raison… continua Mika.
* Ah bon ? Elle aussi voulait prouver sa valeur à une personne et à un chat ?* La réponse me vint aussi rapidement que m’étais venu la question… *Tu devrais même arrêter de penser mon vieux, t’es même pas capable de faire ça correctement…*
Mika eut un petit rire nerveux et je fus soudain traversé par un doute. Non, elle n’avait pas pus lire dans mes pensées… Je me rassurais comme je le pouvais : Impossible, sinon et t’aurais déjà planté là en te traitant d’abruti fini.
_ On est incapable de vivre autrement. C’est la seule chose que l’on sait faire. Sans ça, on ne vit pas.
Je cessait soudain de penser (et c’était sûrement bien mieux ainsi), surpris des paroles de Mika, qui me troublaient.
_ Toi aussi, (Je me rendis compte qu’elle me regardait à présent.) tu t’en ait rendu compte, hein ? Sinon pourquoi ne pas arrêter immédiatement, toi qui a un chez-toi, qui a quelque part où retourner ?
Je ne sentais plus le battement de mon cœur. Ses paroles donnaient un sens à tout ce qui m’était arrivé. Le destin. Je me demandai si Mika croyait au Destin. Moi je ne croyais en rien. Je n’arrivais déjà pas à croire en moi-même… Mais inconsciemment, je voulais croire à ces paroles, elles me réconfortaient. Et mes doigts se serrèrent sur le fourreau de mon zanpakuto.